Vendanges 2021 – Jour 15 – Se pâmer


Jeune, je me suis souvent pâmé. Devant des choses, devant des êtres. En amour, en amitié, professionnellement. Certains ne le méritaient pas, d’autres ne le voulaient pas, je m’en rends compte aujourd’hui en me retournant sur ma vie. Il m’est sans doute arrivé d’insister parfois, comment dire… un peu pesamment.

Il y eut heureusement des pâmoisons réciproques, les plus intenses, car il faut être deux pour être amoureux. Je l’ai compris sur le tard, je tente de l’expliquer à mes fils, parce que se pâmer devant quelqu’un qui n’éprouve rien pour vous, c’est perdre du temps. Mais soyons franc, que celui à qui ce genre de sens unique n’est jamais arrivé me jette la première pierre… Songeur, en marchant dans mes vignes, si belles, au gré de mon humeur, me reviennent mes cours de sixième, où, génération sacrifiée sur l’autel des «maths modernes», je me pose la question de quelle aurait ma vie si j’avais été plus attentif aux notions de «réflexivité» et de «réciprocité» des ensembles chers à Cantor et son «infinité d’infinis» qui dépasse de loin les capacités de ma petite tête de vigneron. Je préférais les travaux manuels et j’adorais la marqueterie. Ouf, je suis devenu vigneron, pensez vous… Oui, ouf…

Et donc, marchant dans ma Syrah en pâmoison, ému, reconnaissant devant elle et devant ses fruits magnifiques, je pensais non pas à si elle éprouvait pour son seigneur et maître la même chose, mais juste à «The Question» : vendanger ou ne pas vendanger. Je me pâme désormais devant des vignes. C’est bien comme ça. Faut dire que celle là le mérite.

Je raconte souvent, mais personne ne me croit, pourquoi j’ai commencé l’échalas individuel : je pensais n’avoir que quatre ou cinq hectares, dans le meilleur des avenirs possibles; je ne savais pas installer un palissage métallique ni tailler en cordon ou en Guyot; je trouvais plus sympa de pouvoir choisir mon chemin parmi les ceps au lieu de suivre les rangs; j’ai toujours adoré la Côte Rotie; enfin et surtout c’était aussi un choix purement esthétique. Je ne le regrette pas, même si on change plus de mille échalas chaque année dans ce sol acide qui ronge le bois le plus dur.

C’est la première vigne que j’ai planté, avec une candeur incroyable. J’avais mychorisé les pieds, je n’ai jamais su si cela avait marché. Qu’importe, cette parcelle est la clé de voûte de notre cuvée «Le Clos des Fées», chaque année, depuis vingt ans. On a rien fait au niveau travail en vert si ce n’est les entre cœurs côté couchant. Les raisins ont été protégés du soleil tout l’été, aucun rognage, les quarante millimètres tombés il y a quelques jours ont regonflé les grains, reboosté le feuillage. BAV : Bon à Vendanger.

Un ami grand amateur de vin me félicite sur Insta pour un Clos des Fées 2007. Que ce vin n’a t’il pas été critiqué à sa sortie… Trop ceci, trop cela. Heureusement que je ne les ai jamais écoutés. Comme disait Zola en répondant à une critique d’une violence inouïe sur l’un de ses romans : « Je vous avertis que je suis de l’avis de Stendhal. Je crois qu’un romancier doit d’abord écrire ses œuvres pour lui : le souci du public vient ensuite » Pour le vin, c’est pareil. Alors, pour le paraphraser « lorsque je fais un vin, je le fais pour moi, comme je l’entends ». Pas pour le marché. Pas pour la critique.

Croira t-on un jour que le Roussillon puisse faire des vins armés pour la garde, tenir 20 ans, être meilleurs, après chaque année de garde ? Je tente modestement d’apporter ma pierre à l’édifice. Indiscutablement, le 2021 sera dans la droite lignée du 2007. En mieux, je l’espère.

P.S. : le mystère de la photo a été résolu, merci à tous ceux qui m’ont fait pensé à Google Image, que j’emploie peu… Après 33 PV sur une radar tronçon dont elle ignorait le concept, Suzy est boudeuse, son père vénère. Mais je les trouve toujours aussi beau et mystérieux tous les deux… Je vais peut-être faire un tirage de cette photo. Suzy, si tu me lis…

Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Mais pas tous les jours. Colouring m’a accompagné tout l’été, je le gardais pour la bonne bouche… Toujours sur la vague, fatigué désormais…

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