Vendanges 2021 – Jour 21/22/23 – S’en aller sur la pointe des pieds


Mercredi 12 octobre, fin des vendanges 2021 au Clos des Fées.

Pardon, vraiment, j’aurais dû écrire deux jours de vendanges, qui n’existeront donc jamais, entre le post n°20 et la dernière vigne vendangée la semaine dernière. Je manque à tous mes devoirs. Mais je n’en ai pas eu le temps, l’énergie.

Cette période est je crois la seule où je rêve certains soirs d’être coopérateur. Dès le lendemain de la fin des vendanges, on nettoie un peu, on range un matériel qui ne servira pas avant l’année prochaine et, selon ses passions et ses moyens, on se quille devant la télé, on part à la chasse, on retourne au jardin, on file voir ses enfants ailleurs en France ou à l’autre bout du monde, à moins qu’on aille chercher le soleil là où il brille chaudement. Certains coopérateurs, malins, vont très bien. On souffle, quoi qu’il en soit. Le vigneron qui fait son propre vin, non.

Si les vendanges ont été compliquées (c’est le moins que l’on puisse dire), je crois que les vinifications le sont encore plus cette année, plus que jamais en fait. Degrés bas, acidités hautes, doute permanent de ne pas avoir fait les bons choix, fermentations languissantes, malolactiques sous marc, acidités volatiles hautes, levures naturelles punk, brett en embuscade partout, j’ai eu l’impression à certains moments d’avoir eu le feu à la cave. Nous ferons des bons vins, mais au prix d’une fatigue physique et morale importante. La campagne laissera des traces.

Bon, grand point d’étape samedi, décisions de décuvage, souvent mais aussi de prise de risques jusqu’au bout dans d’autres cas. Soutirages, pré-assemblage, déjà pour faire de la place. Etrange année où ma cave est pleine de cuves à moitié vides, ce qui change tout au niveau pratique. Rassuré (un peu…) par une ligne de conduite qui commence à se dessiner, peut-être est-ce cela qui me donne le courage de terminer ce journal de vendanges , que je remets depuis deux semaines.

Les dernières vignes vendangées méritent pourtant d’être remerciées, célébrées même, car elles ont tenu la distance comme jamais.

Tautavel, lieu-dit «La Cresse», une des vignes historiques du Clos des Fées
Le Lladonner Pellut ou Grenache poilu est une mutation naturelle du Grenache dont le dessous des feuilles a de tous petits «poils».

Étranges photos, j’en conviens . Le réglage de mon appareil photo avait bougé, je m’en suis rendu compte trop tard. Ça donne un style. Je n’ai pas résisté à photographier, réglages changés, ma chère montagne de carbonate de calcium, au pied de laquelle je vis, heureux. Un tableau.

Sur cette parcelle de Grenache, donc, on était repassé une deuxième fois pour effeuiller encore plus précisément, faire tomber deux ou trois grappes ou parties de grappes, les examiner une par une, quoiqu’il en coûte , comme dirait notre président. On a gagné en couleur, en degré, en sensualité, en texture, 20 hl au maximum, qui commencent à fermenter. Pas le Pérou, comme on disait au bon temps des conquistadors, mais une pointe de douceur qui sera vitale lors des assemblages. Les pédoncules étaient rouges , les rafles lignifiaient, c’était le moment.

Le macro de l’appareil photo nous confortait dans notre choix, parfois, il vous plonge dans une réalité brutale que votre oeil n’avait pas perçu. C’est précieux.

Juste avant – alors même que c’est d’habitude notre dernière vigne – il y a eu le Mas Lianssou, notre fin de vallée perdue, là haut, le cul de sac du bout du monde où le vent s’engouffre dans les plis de la montagne et donne l’impression d’entendre la mer comme le faisait, dans mon enfance, la conque que mon père me ramena un jour de Tahiti…

Les merles avaient grignoté toutes les vignes en périphérie, fort proprement, grain par grain. On essaiera d’aller en tirer deux ou trois. Je rigole, bien sûr, je n’ai pas de fusil.

Certes, les Carignan étaient magnifiques . Mais en passant la main, derrière, une technique qui ne trompe jamais, les premiers dégâts d’eudémys étaient évidents. D’où le vieux proverbe : «Quand ta main est rouge, tu as intérêt à te bouger les miches ».

En année chaude, une réserve de fraîcheur indispensable. En année froide, comme 2021, je ne sais pas vraiment ce que cela va donner. En 2002, la dernière année vraiment pluvieuse et tardive, je n’avais pas ce niveau de compétence ni d’expérience. Mais le Clos des Fées et la Petite Sibérie 2002 ont longtemps été les vins que je préférais boire, dans les dix ans qui suivirent. Le raisin cette année dépassait à peine 12,5° potentiel, le minimum de l’appellation contrôlée et, à la loupe, on voyait les pontes de la dernière génération de tordeuse.

Une semaine de plus grâce à l’été indien qui aura sauvé bien des raisins cette année, et ce fut les Mourvèdre. En coteaux, après une belle période de tramontane, ils étaient magnifiques , mais je doute encore, pour l’instant, alors même qu’ils sont en cuve.

Peut-on encore écrire que «la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a» ? Ou ce vieux proverbe est-il désormais trop sexiste ? Je m’égare. Mais on en là et c’est quand même terrifiant. A ce sujet, après la moule, on m’exhorte, pour rétablir l’équilibre, à écrire sur… le poireau. Ah le fameux nettoyage soigneux du poireau… Jean-Pierre, tu nous manques. Promis, avant Noël.

Une dernière photo, pour la route ? Parce que c’est vous…

Au fait, ces moules, elles étaient comment ?

Voilà les amis, j’ai passé un super moment. Ecrire tous les jours fut terriblement contraignant mais c’est le seul moyen de «sortir» vraiment de moi tout ce que je stocke au cours de l’année ou que je vis au quotidien. J’espère avoir ouvert mon cœur, pondu quelque chose d’original, ce qui n’est pas simple, car, en paraphrasant le grand Tocqueville qui parlait de l’histoire et qui me pardonnera, «Le vin est une galerie de tableaux où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies».

Ce que j’écoute, au jour le jour, pendant les vendanges. Mais pas tous les jours. Terminer, c’est toujours difficile. Mais comme ce blog, c’est la transmission, cette chanson s’imposait…

Toute la playlist des vendanges 2021, c’est ICI. A l’année prochaine.

6 commentaires

  • Cyril Esnault
    21/10/2021 at 5:52

    oui, merci Hervé.

    • Isabelle
      22/10/2021 at 10:42

      Merci Hervé.

  • Vincent ML
    22/10/2021 at 1:18

    Cette année encore, je me suis régalé. Merci Hervé.

  • Carole
    22/10/2021 at 8:33

    Un grand merci pour ces écrits au moment où vous avez tant à penser. À bientôt

  • Valérie
    22/10/2021 at 9:24

    Merci de partager avec nous ces moments que l’on sent intenses et parfois douloureux et merci de prendre le temps, malgré tout les aléas, de clôturer, pour nous, ces vendanges compliquées ! Bien à vous

  • David
    29/10/2021 at 7:17

    Chaque année c’est un véritable plaisir de lire votre carnet de vendanges! Un grand merci pour ce partage.

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